| C'est leur regard qui a changé.
Ils me regardent, voyez-vous, mais plus du tout de la même façon !
Avant, il y avait des étoiles dans leurs yeux.
Avant j'étais clown.
Oui, autant vous le dire tout de suite, on ne dit pas « je suis un clown », mais « je suis clown ».
Pour moi c'était une vocation, c'était ma vie, je n'aurais pas pu faire autre chose.. Ma grande passion c'était d'émerveiller les gens avec de nouveaux tours, je me plaisais plus que tout sur la piste aux étoiles..
J'ai fait ça pendant presque 30 ans : l'univers du cirque m'a happé à cinq ans, âge auquel mon père m'emmena voir une troupe itinérante, l'année suivante on m'inscrivait dans une Ecole du Cirque. J'y ai tout appris, l'humilité, le travail, la rigueur, et la magie de ce monde particulier, celui du spectacle.
Aujourd'hui bien sûr c'est fini.
On ne peut pas être clown toute sa vie, on n'allume plus des brasiers à 45 ans comme à 20.
Le corps vous lâche, et d'autres clowns, plus drôles, plus inventifs, plus modernes sont arrivés.
J'ai laissé ma place, avant de me faire dégager de la piste où j'avais grandi.
Tous les jours je déambule d'allers en retours dans le quartier où je vis, le pire serait de rester toute la journée dans cette chambre.. qui est tout ce que je peux me payer avec ma pension. Alors je marche, toute la journée. Oh je n'ai pas hâte que l'hiver arrive, le dernier a été rude et j'ai été bien content que le printemps arrive.
En marchant je me souviens... des regards enfantins, de ceux de leurs parents aussi, prêts pour le prix d'un ticket à retrouver leur âme de môme... de la piste qui me rendait grand, j'y étais celui qu'on regardait, qu'on trouvait irrésistible... j'ai même séduit quelques femmes autrefois.
Mais les regards ont changé avec le temps. Je croise beaucoup de véhicules dans la rue que j'emprunte le plus souvent, et les yeux, quand ils ne sont pas moqueurs, se détournent de mon visage, ou bien se remplissent de.. Pitié. Le pire mot qui existe. Moi si puissant auparavant, plein de la force que me donnaient les gens, je fais pitié aujourd'hui.
Je pense mourir bientôt.
Si je ne suis plus clown, je ne suis plus rien. Mes enfants ne me rendent plus visite, mes amis sont des piliers de bars qui ne connaissent que le Gustave joyeux, celui qui naît au bout de 5 verres de vin. Ils ne me connaissent pas vraiment. Et moi je n'ai pas envie de les connaître. Ma vie est finie, j'ai tellement donné de bonheur, et j'en ai tellement reçu
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